Vandana Shiva : « La vie est un processus »
Vandana Shiva et Gerald Häfner, deux activistes des droits de l'homme, de la femme et de la Terre, se sont retrouvés au Goetheanum. Ils ont échangé avec passion sur les grandes questions de notre temps.

19 janvier 2024 · 18 mn de lecture

Lors du Congrès annuel de la section d'agriculture en 2023 au Goetheanum, Gerald Häfner a saisi l'occasion pour s’entretenir avec Vandana Shiva. Ils se connaissent par leurs activités communes en faveur du soin à la Terre.
Gerald Häfner – Tu aurais pu faire une carrière parfaite dans la physique, la philosophie, l'économie ou la science, mais tu ne l'as pas fait. Pourquoi ?
Vandana Shiva – J'ai décidé de consacrer ma vie au travail écologique et à l'activisme. J'aurais eu certainement des défis intellectuels étonnants, j'aurais pu passer cent ans à étudier des énigmes quantiques, mais j'ai réalisé que cela aurait été un plaisir égoïste. De modestes études ont effectivement sauvé des vallées, des rivières et des forêts. J'ai alors compris que je devais me mettre au service de la Terre et des êtres humains.
Quand as-tu su que tu devais faire quelque chose pour la Terre ?
Avant de partir au Canada pour mon doctorat, je suis allée randonner en forêt. Je voulais m'imprégner de souvenirs. Cette forêt de chênes était détruite. Ce fut comme une douleur physique personnelle. J'ai alors entendu parler du mouvement Chipko, dans lequel les femmes de ma région ont décidé d'enlacer les arbres de leurs bras. Chipko signifie « enlacer ». Elles criaient : « Vous devrez nous tuer avant de tuer les arbres ! ». Je me suis donc dit que j'obtiendrais mon doctorat, mais qu'à chaque période de vacances, je m'engagerais bénévolement dans ce mouvement. C'est devenu mon « autre » université et c'est ce que j'ai fait depuis, de l'activisme dans le style Chipko.
Tu as effectué ensuite des recherches sur la disparition de l'agriculture indigène suite à l'industrialisation des pratiques agricoles.
Chaque question à laquelle j'ai tenté de répondre concernait la violence inutile contre la Terre ou les personnes. La destruction des forêts dans ma région natale a été la première forme de cette violence que j'ai étudiée. La deuxième a été l'explosion de violence au Pendjab, où la « révolution verte » a été mise en œuvre pour la première fois. C’est le nom donné dans le tiers-monde à l'agriculture industrielle. En 1984, une usine de pesticides de la ville de Bhopal a pris l'eau et des milliers de personnes ont été tuées. Aujourd'hui encore, des gens y meurent et des enfants naissent mutilés. La catastrophe n'est toujours pas terminée. Cette même année, j'ai décidé d'étudier ce modèle d'agriculture. J'ai découvert que, pour écouler les restes de produits chimiques destinés à la guerre, l'industrie avait changé notre conception de l'agriculture et notre rapport à la terre et à la nourriture. La terre était pour elle un conteneur vide et les plantes, des machines devant fonctionner avec de l'engrais comme combustible. Les écosystèmes et les étonnantes connaissances des communautés paysannes disparaissaient. J'ai alors réalisé que j'avais consacré ma vie à l’écologie, mais que l'agriculture, l’orpheline du mouvement écologique, avait aussi sa place. J'ai donc décidé de rechercher pour l'agriculture une voie non-violente. Cette décision est venue d'une profonde compassion pour la Terre vivante et les humains. La compassion est la véritable monnaie qui circule entre nous. Le colonialisme a appauvri notre parole, la monnaie se réduit à l'argent et investir ne sert plus qu'à en gagner. La monnaie doit circuler. Ce qui circule entre nous, c'est l'amour et la compassion. Ce flux est perturbé par la croissance de monnaies fictives : l'argent, les profits, le pouvoir.
Peut-on dire que la vie est aussi compassion parce qu'elle est un cadeau dès le premier jour ?
Tu as tout à fait raison. Je viens d'écrire un livre intitulé De la cupidité à la sollicitude *. L'économie de la sollicitude commence par le fait que nous naissons du ventre de notre mère. S'il n'y avait pas d'amour inconditionnel, on ne s'occuperait pas d'un enfant. La première économie est celle du don.

Comment se fait-il alors que nous nous détruisions les uns les autres, que nous détruisions la Terre et nous-mêmes ?
En Inde, c'est très clair. Tout a commencé avec le colonialisme, quand une poignée d'Européens a décidé de prendre des terres riches ailleurs. L'Inde représentait à l'époque 30 % de l'économie mondiale. Du jour au lendemain, les Britanniques ont déclaré que les terres de l'Inde appartenaient à la Grande-Bretagne et ont commencé à percevoir des loyers. Adam Smith, qui n'a fait que décrire le fonctionnement du commerce colonial et les distorsions qu'il engendre, est considéré comme le père de l'économie moderne. Ce n'est pas de l'économie. Économie vient de oikos : notre maison. La maison a disparu, oikos a disparu, la cupidité ne s'est pas contentée de dominer, elle a empiré : elle a brutalement déclaré que ceux qui vivent dans la sollicitude et la compassion sont primitifs et barbares. J'ai l'impression que le moment est venu de dire : « Si la compassion doit être barbare, alors je préfère être barbare ! ».
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