Premium Essais16 min de lecture

L'univers d'Ita Wegman

Cosmopolite de naissance, elle passa par Java, les Pays-Bas et Berlin avant la Suisse, où elle fit ses études et exerça la médecine. De son port d'attache d'Arlesheim près de Bâle, son Institut clinique et thérapeutique, elle repartit sillonner le monde.

Ita Wegman

On imagine mal, aujourd'hui, ce que représentait pour une femme née en 1876 le désir de devenir médecin. Ita Wegman le porta pourtant avec une obstination tranquille, cette forme de douceur qui ne cède rien. De Java, où elle avait vu le jour parmi les plantations et les moussons, elle emporta une chose que rien ne lui ôterait : le sentiment que le monde est vaste, et que la souffrance des hommes n'a pas de frontière.

Les Pays-Bas de son adolescence, puis Berlin, puis enfin Zurich où l'université venait d'ouvrir ses portes aux femmes : le chemin fut long, semé de refus polis et de portes closes. Elle soutint sa thèse en 1911, déjà mûre, déjà sûre de ce qu'elle cherchait. Ce n'était pas seulement de réparer des corps ; c'était de comprendre ce qui, dans l'être humain, appelle la guérison.

La rencontre avec Rudolf Steiner

Sa rencontre avec Rudolf Steiner fut décisive. De cette amitié intellectuelle et spirituelle naquit, au tournant des années vingt, une médecine nouvelle — non pas contre la science, mais au-delà d'elle : une pratique qui osait considérer l'homme comme un être à la fois physique, vivant, sensible et spirituel. On l'appellerait plus tard la médecine anthroposophique. Wegman en fut la sage-femme, celle qui traduisit en gestes et en remèdes une vision jusque-là seulement pressentie.

En 1921, à Arlesheim, non loin de Bâle, elle fonde son Institut clinique et thérapeutique. Le lieu deviendrait un port d'attache, un foyer d'où partaient et vers lequel revenaient tant de trajectoires. Là s'inventèrent des remèdes — dont le célèbre traitement du gui contre le cancer —, une manière d'être auprès du malade, un art de l'attention qui refusait de séparer le savoir du soin.

« Guérir, c'est d'abord reconnaître dans l'autre un être en devenir. »
L'Institut d'Arlesheim
L'Institut clinique et thérapeutique d'Arlesheim, port d'attache d'où Ita Wegman rayonnait vers le monde.

Car c'est peut-être là le cœur de son œuvre : cette conviction que le soin commence par le regard. Wegman ne voyait jamais une maladie ; elle voyait quelqu'un. Les témoignages de ses patientes et de ses élèves reviennent tous sur la même impression — celle d'avoir été, un instant, entièrement reconnues. Sa présence tenait de la chaleur avant de tenir du diagnostic.

Une vie en mouvement

De son institut d'Arlesheim, elle repartait sans cesse. L'Angleterre, la Hollande, l'Italie, l'Autriche : elle sillonnait l'Europe pour fonder des cliniques, former des médecins, soutenir des infirmières, ouvrir des maisons de cure pour enfants. Partout elle laissait la même empreinte : une exigence de tendresse, une rigueur qui n'excluait jamais la compassion.

Les années trente l'assombrirent. La montée du nazisme, les déchirements au sein même du mouvement anthroposophique, la fatigue et la maladie : elle connut l'exil intérieur autant que les menaces réelles. Elle continua pourtant, plus discrète, plus grave, portée par cette fidélité aux êtres qui avait toujours été sa boussole.

Elle s'éteignit en 1943, à Arlesheim, dans le pays qui l'avait accueillie. Elle laissait derrière elle des institutions, des disciples, une pratique — mais surtout une certaine idée de la médecine comme acte d'amour lucide, où le geste technique et l'attention à l'âme ne font qu'un. Son univers, au fond, tenait tout entier dans ce regard qu'elle posait sur l'autre.

PS

Peter Selg

Médecin et auteur, directeur de l'Institut Ita Wegman pour la recherche fondamentale en anthroposophie.

← Galerie
Maquette · Article 3 — Colonne latérale sticky